15/01/2006

Le Livre VII (le suicide de Harmensz)

Il marche dans les rues d’Amsterdam, boulet au pied, la mine basse, il y a assez de détritus au sol pour passer son agacement en y adressant un coup de pied rageur. Mais il n’en n’a plus la force, non ! Son ultime souffle, il le garde pour le dernier acte de sa main.

Il y a quelques heures, il avait encore le sourire, naïf et insouciant qu’il était. Il plantait son nez dans des verres d’alcool, glissait un regard esthète sur des galbes égarés, respirait sans retenue le fumet impur d’une ville en plein essor.

 

« Fichu modèle ! » se dit-il.

 

Et puis quelle curieuse idée que de s’être installé dans cette maison de la Sint Anthoniebreestraat !

Il en a perdu son amour de l’être vivant, et a posé sa belle couronne, il n’est plus le roi de l’ombre et de la lumière, il n’est plus le monarque de l’harmonie brune.

Que penser de l’œuvre de sa vie ? Il redoute le pire, avoir été un usurpateur livré à des béotiens qui l’ont encensé…A des ignorants.

Devait-il les prendre par la main et les conduire dans cette maison voisine de la Sint Anthoniebreestraat ? Il pourrait en effet, les sortir de la caverne, les aveugler une bonne fois pour toute, leur faire admettre que le clair-obscur, ma foi, est bien loin d’être une technique maîtrisée !

 

« Fichu modèle ! » se dit-il encore.

 

Le mouvement le plus naturel ! C’était bien ça qu’il voulait retranscrire et, face à cette jeune femme, il perdait son talent, ses années de travail, son opiniâtreté, la force de son coup de pinceau. Désarmé, impuissant, le bas-ventre en berne et surtout, il se heurtait à cet amer sentiment de culpabilité.

Cet orage freux s’échouant sur sa nuque nivéenne, il ne savait pas le restituer.

La déchirure zizoline sur son dos blanc-bleu, il trouvait les mots, il en avait l’image mais ne pouvait exercer son art, condamné à l’esquisse puis ; à l’échec.

 

« Fichu modèle ! » murmura t-il une dernière fois.

 

Il prit son amasette et fit une entaille profonde sur son poignet afin de libérer ses veines, de se libérer de l’angoisse, sombrer dans la démence et la chlorose.

Quelle horreur lorsqu’il constata que son sang était moins écarlate que les lèvres de cette femme, la liqueur de son sang, un vulgaire breuvage nacarat. Il lui fallait mourir avec le goût saumâtre de l’échec.

 

16:24 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

et en plus il a perdu sa belle boucle d'oreille en or, le con

Écrit par : salomé suzy | 18/01/2006

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