26/10/2005

Souviens-toi

Les lunes fourbes témoignent de la naïveté du temps, de l’inconséquence des minutes qui s’égrainent. L’espoir est intrinsèquement fourbe, chargé dès sa naissance d’une cruauté par trop humaine. Et, la musique promène en elle les stigmates de l’inutilité. J’avance, parmi le monde sans y laisser de trace, juste une fuite, un passage qui s’oublie, qui meurt tandis qu’il naît, une longue traînée, la progression aisée d’une auto dans la nuit humide, moderne et tourmenté, le tout dans une odeur de pneu sous la pluie, un parfum de gomme chaude ; l’urbanisme qui rassure par la crasse de ses émanations. Pas de foin ! Juste le goudron, juste la pluie, juste la chaleur de la ville, juste le bouquet des réverbères orphelins. Reflets tristes mais irisés, arc-en-ciel bon marché collé à la terre. C’est ainsi la ville la nuit !

Je ne suis qu’un rai, un trait dans le bleu morgue de la nuit, une déchirure dans le trop calme de l’intimité. Intimité, toi qui m’as quittée lorsque je découvrais le goût délicieusement amer de la solitude. L’intimité est un privilège, la solitude demeure un sévice, on peut la choisir… Elle devient isolement et quand le luxe la lèche : Isolement.
J’ai quitté ma douce prison pour ne plus être tout à fait à moi. Corps ; vieil ami ingrat ou trop patient, en si peu de temps je t’ai toujours tiré la langue, j’ai bafoué tes aspirations et tes élans heureux. Quand je ne supporte plus le silence, que la folie terne et inactive me tend les bras, qu’il est temps de me coller la tête dans le sable, qu’il me faut échapper à vos regards, à l’inquisition de vos mots, de vos braves ego.
Comme un manque animal qui déjà me déchire en parties ridicules sur le lit.
Cigarette, lourdes volutes, chandail puant, de ces atours que l’on réclame comme s’ils portaient à jamais le parfum de l’enfance. Redonnez-moi le vide qui siégeait dans mon crâne que je puisse de nouveau sourire, l’histoire d’une vie est autant de marques sur le calendrier, je surligne de rouge mes jours de détresse, colonnes maculées… Quand on parvient au stade critique, celui qui consiste à ignorer les fonctions naturelles du métabolisme, ce que l’on peut finalement nommer le « laisser-aller », l’abandon de soi, le but n’étant pas de se faire autre mais de ne plus être dans un savoir-faire lâche, juste éviter la violence de la pendaison et la prolifération des mandragores.
Car il faut proscrire à tout jamais la procréation. Je saisis la gomme pour remonter à l’origine du trait. Je ne serai pas, je suis en train de ne plus être, je ne fus pas ! Et pourtant j’ondule, je vibre, je m’échappe dans la fluidité du vide, sans embûche dans la musique qui trônait autour de l’âtre, je commence à sentir l’origine du monde, le chant des femmes et leurs cheveux sombres et sauvages. Je ne suis plus qu’un instant suave sur leur peau perlée, rêve vaporeux, je frôle les stèles rongées par la mousse et, pour un instant, je me fais humus pour copuler avec les morts, là, sous les feuilles en décomposition, là, sous ce manteau qui se digère, là… Qui a dit que la mort était une froide compagne ?
Bon Dieu ! Je n’ai jamais autant voyagé, je n’ai jamais autant vécu depuis que je ne suis plus ! La condition sine qua non à ces transports est la musique, le reste n’est qu’un travail de mémoire, images poreuses dont le défilé anime la chimie.

Comment nier ? Comment cacher ? Les souffrances de la déglutition me manquent, les aiguilles à tricoter que j’avais dans le bulbe rachidien, que deviennent-elles ? Les brûlures inexpliquées de mes avant-bras, les ganglions bien alignés sous mes aisselles, les voiles opaques sur mes pupilles, les cafards dans les oreilles, le bousier qui pousse mon ulcère ? L’apprenti boucher qui s’était invité parmi les muscles de mes jambes, la sainte-Tétanie qui danse avec ma langue, le trou, là ! Dans mon cou ! Les videurs qui faisaient la police aux entrées des sphincters molestés par des brigades commandos armées à la codéïne, à la morphine, à la cortisone. Les temps heureux, quand la brigade des stups’ fermait les yeux et que l’on nous invitait à nous défoncer tranquillement, que les messieurs et leur blouse blanche se fichaient bien de me ronger le cerveau pour que je puisse dire aujourd’hui toutes les minutes :

« Tu ne m’as jamais parlé de ça ? »
J’ai autant de mémoire qu’un poisson rouge, le ravissement de la surprise est parfois éprouvant.
Mais que fais-je donc durant ces nuits ? Pourquoi chaque réveil est-il chargé de douleur, l’occasion de nouvelles explorations le long de fleuves en cicatrisation ?





21:42 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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