03/07/2005

Le Moi Tellurique

La tempête rageait et comme d’habitude je bravais les éléments sur le ponton du port. Poumons ouverts, menton dressé presque fier, j’attendais en homme vaniteux que la crainte me déchire. Elle se dessinait, se paraît d’embruns, elle prenait la forme de mes traumatismes d’enfant. Puis chevauchant telle une Valkyrie les vents violents de la mer elle s’enroule lascivement pour me dévorer.

J’ai posé mes paumes sur mes oreilles pour ne pas m’échapper mais déjà je n’avais plus de mains. Les écoutes claquent sur les mats, je me résorbe, mon extérieur se dirige vers ma centralité en un point pour devenir néant.

Aujourd’hui je suis jaunâtre, coulée de bave s’échappant de la bajoue d’un dog, je suis varech, c’était pénible cette verticalité assujettie à la loi de la gravité.

Ectoplasme qui a cédé à la tyrannie des hectopascals, je goûte enfin à l’ubiquité physique, je suis ici mais je puis aussi me voir en face, je côtoie la drège, je flotte avec les postillons des crabes, je suis pulvérisé, amas de particules indépendantes, finies les exigences de la figuration physique, on ne peut plus dire :

 

« Tiens, tu ressembles à un sac. »

 

Non, je ne ressemble plus à rien puisque je suis ici et là, que je suis cette masse mousseuse mais aussi ce truc visqueux et spongieux qui va s’écraser sur le mur de la jetée. La consistance de la chair c’était chiant, je suis devenu l’écume qui trône mais je suis aussi l’insignifiance chimique, j’ai des contours lâches, je peux enfin sortir de moi tout en restant moi puisque je suis là et ici, puisque je suis tout en me voyant aussi en face.

 

Je suis la protubérance d’un rien liquide issue d’un canal lacrymal marin, je n’ai jamais été décrit puisque jamais vécu, la sauvagerie des intestins cravaches, le cri revêche aux intonations sévères, je suis devenu ce que j’ai toujours écrit, une conscience vomie, déposée là sur le sol, une danse molle de mots, la transe d’un démon en si bémol, on m’a proposé de n’être que cela, de la mousse sale et c’est plus propre que d’être une peau morte, le cloporte avait déjà été choisi, la bipédie et son administration sans lune me fatiguait, vive la mousse, vive le varech, vive l’écume, vive le corps libre.

 

Moi difracté, passé par le brumisateur pour une fusion, pour connaître l’osmose avec le vide du monde. De mes transes shamaniques j’apprends à jouir de ma liaison avec le cosmos. Je suis devenu poreux, l’humidité ambiante me nourrit, je me gorge de cette suavité, je suis aussi la naissance d’une éponge. Je plante mes doigts dans la terre, ongles racines, je m’accouple à chaque étage, à chaque state, éjaculation phréatique. Je bouffe de grandes pelletés de glaise et je suis autophage, je suce les petits cailloux métacarpes. Sèves, onguents sensuels qui comblent mes rifts, l’acidité du monde, pellicules dans mes cheveux, chaleur et feu, home héliotrope, petite phalène naissant la tête vers l’orient, courbant l’échine, occis en occident. Je suis le monde et je ne me lasse jamais de mon existence cyclique.

 

La parole est une punition pour nous lier à l’inexactitude alors le corps parle, enfonçant son pistil dans des calices mûrs, des pétales comme des muqueuses gonflées de désirs. Il n’y a plus de voile entre la réalité et ma réalité.


14:31 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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