03/07/2005

Asylum

Ce n’est pas vraiment que je ne pouvais pas, c’est que je ne voulais plus parler. J’avais cru comprendre que les mots étaient tous sales, pour me punir encore plus, ils me souillaient de leur lumière blanche. J’ai dû apprendre à devenir sourd pour ne pas devenir comme eux.

Leurs yeux caves, aquariums hantés et leur langage sans fioritures. Dans le couloir, assis sur une chaise inconfortable, dans ma blouse virginale je me demandais pourquoi. Le silence est-il à ce point suspect ?

Il y avait cet homme avec sa balle rouge qu’il pressait comme un démiurge mécontent de son travail, il se levait pour pousser un cri, il devait lui aussi avoir mal d’exister. J’aurais aimé me lever et courir, fuir cette cour des miracles, mais j’étais devenu un cul-de-jatte gangrené par le valium. Ils m’avaient abattu tandis que j’agonisais sur le sol froid, à croire qu’ils ne se préoccupent que des proies futiles et acquises. Dans cette cité sans logique, il n’y a plus de place pour les repères. Le temps se déforme, l’espace se répète afin que l’on se perde, c’est un milieu existentiel :

 

« Deviens ce que tu es. On nous apprend à devenir dingues. »

 

Il ne faut pas sombrer, ne pas céder à la fatigue et à la lassitude, je n’ai pas craqué mais n’en suis pas sorti plus fort. Aujourd’hui encore le son de leurs machines et le parfum de l’éther me condamnent à l’angoisse. Chaque salle des pavillons devenait stand de foire, le burlesque emprunte une dimension angoissante, tout est fait pour nous rendre dépendants. Ma victoire est amère car la plaie ne s’est jamais refermée et je sais que je suis encore faible. Je redoute les moments où mes yeux se perdent, j’ai peur que mon regard m’échappe.

 

Aujourd’hui encore, je ne suis pas encore sûr d’être moi.

 

illustration: Eugene Delacroix, Tasso in the Insane Asylum, 1839



15:23 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.