05/06/2005

Reginald...une suite

Est-ce l’orgueil qui nourrit la déception? Où le simple fait de ne pas être honnête avec soi-même?

Les gens, dans leurs habitudes, dans leur évolution citadine ressemblaient à une œuvre peinte vivante. Chargée d’ironie, débordant de ridicule. Reginald s’oubliait dans le parc. Tandis que la nature s’étoffait, il revenait aux déboires de ces mois transformés et ce’ malgré son deuxième sourire. Il les regardait, vautrés sans élégance, pressés car il n’y avait rien à faire, qu’il était bon de se payer le luxe de la courtoisie!

Toutefois, cette plénitude simulée, il la savait vaine, menacée par les scaldes de la douleur, trahie par la scansion tribale de la meurtrissure. Accablé, Reginald, par sa constitution oiseuse et consciente; mais il ne voulait pas manquer le spectacle de la vie des autres. Chaque cas, aussi commun fut-il, regorgeait d’histoires, il fallait simplement les écrire.

La paresse suggère à l’homme l’absurdité de son existence. L’oisiveté lui confère un œil tout autre. Les mouvements dérangeaient Reginald lui procurant cette impression de vertige. A l’inertie il préférait l’image figée, l’action n’est pas assez hermétique et n’exige aucune démarche ludique, elle reste régie par des codes vulgaires et imbéciles.

Pour être sûrs que nous ne nous voyons pas la même chose il nous faut arrêter le temps. Enfin! Le déterminisme cyclique l’obligerait à penser le contraire.

Il avait besoin d’autrui pour réfléchir, l’autre en tant que matière brute, pour s’avouer à soi-même sa vérité.

 

Son double lui résistait! Son bras gauche n’était sans doute plus tout à fait le sien. D’une part, d’un point de vue strictement sensible ce membre ne réagissait pas comme le reste du corps. D’autre part, comme pour marquer l’entame de la séparation, Reginald sentait les muscles de sa poitrine comme tétanisés à la simple action de respirer. Condamné à ne jamais être seul, parlant toujours à l’autre et découvrir les affres d’une existence d’hypocondriaque. Car ce bras, réclamant son autonomie, n’était-ce pas le symptôme d’une maladie du cœur? Le galipot exsudant de ses vilaines plaies, les sérosités et tout le reste… Enfin, il reprenait son image artistique! Assez adipeux pour singer les canons classiques (n’oublions pas que Reginald était aussi une femme!) mais surtout complexe, un véritable bonheur à dépecer car il avait au plus profond de lui l’ulcère! Alimenté par une septicémie magnifique, des germes comme des pigments purs et profonds, des toxines régnant dans un camaïeu pourpre, s’il avait pu se déverser sur la toile, se répandre, user de ses humeurs pour peindre l’état équivoque, à la fois coupable et manipulé.

Voilà! Encore cette encre si loin de la nubilité, franche mais légère. Incise malhabile de celui qui épie le spectateur. Bref, on avait beau l’avoir allégé de quelques viscères, l’état restait le même dans cette chute parfois soyeuse mais toujours destructrice socialement. Pourtant, Reginald se complaisait dans certaines exigences arbitraires. Il se félicitait de sa ponctualité finalement obligatoire quand on en arrive à un tel point de passivité sociale. Il se refusait aussi à certaines dévotions entrées en vigueur ces derniers temps, celles qui consistent à haïr. Pour dire vrai, il était trop lâche pour ça, se délectant de sa médiocrité, être un parmi les autres et se fondre à l’image du mouvement collectif. Estimer par la dépréciation et noircir les lignes, pourquoi toujours ce sentiment d’orgueil le dévorait-il? Outre dans sa recherche de la performance, l’artiste est-il lié indubitablement à ce pêché vaniteux? Lorsque les mythes se côtoient, que Babel devient une épée de Damoclès. Il avait chaud, aurait aimé goûter au dehors mais aujourd’hui il redoutait l’air du monde. Pourtant seul le mal-être l’éclairait, guide initiatique vers les sphères créatrices, ainsi il n’échappait pas au monde, il le reformait un peu plus tel… Toujours cette maladie honteuse, l’interdiction de formuler le bonheur autrement que dans la bêtise. Alors Reginald se plongeait à nouveau dans la désillusion. La dernière en date : prévisible, un simple ovate s’y serait fait la dent, mais lui, le Reginald ingénu, il y croyait sans jamais s’investir…pouah! Pas d’effort! Mais pour souffrir il n’allait pas lutter, préférant brûler ses yeux à la lumière quasi obscène d’une idylle dérobée. La monnaie de change? Une complainte bâclée mais amusante, un mal ne vient jamais sans un bien, il faut savoir jouer ou jouir avec les miroirs.

 

Quelle peau? Reginald ne serait même pas assez ivre pour être lui-même à cette soirée. L’intellectuel tiède, le besogneux bouillant, l’observateur complice? Un minimum de courage lui octroierait la possibilité de revenir chargé d’énigmes. Il s’apprêtait, qui plus est, à mêler ses histoires. Bon, attendons la conclusion de Reginald mais :

 

« Beaucoup nient la détresse en montrant le soleil, lui nie le soleil en montrant la détresse. »

 

Il pensait alors à ce constat effarant, le néant qui gît aux limites de l’intelligence.

 

Bien heureusement, il connaissait peu gens errant sur les frontières floues de ce pays. Les autres possédaient véritablement une certaine vulgarité dans leur œil. Ou du moins, leur franchise d’enfant pouvait les faire indélicats. Ainsi peu de gens étaient à même d’envisager la beauté de Reginald. Il aimait à se comparer à quelque vin si complexes que d’aucuns se contentent d’en extirper l’arôme le plus puissant au détriment des nuances. C’était l’adénome à la croissance quotidienne, tous ces canons à images avec leurs musiques bridées. Ces personnes-ci restaient fréquentables, pourquoi pas amis? Comme une sorte de crispin ayant troqué son audace pour une honnêteté pénible. Le revoilà donc monstre, avec cette forêt de doigts le désignant et, le soir, aux abords de l’implosion, il pratiquait une goétie s’endormant effrayé dans une tourmente gothique.

Ce mesclin cérébral, les petites détonations internes, l’impression de mésaise ne contrôlant plus ses organes, il ne sombrait pas dans l’orgasme mais se noyait dans la pyurie de son angoisse, transpirant, le lit souillé de quelques sarclures.

 

Il se façonnait l’image de cette femme symbolisant la délicatesse à l’arrière-goût amer. Une jeune femme brune au teint livide, les yeux noirs et la moue délimitée par un carré un peu austère. Ses petites mains de chatte connaissaient tout à fait le sacre du « tea-time » et elle en était une ardente prêtresse. Kate était de ces personnes qui jamais ne se mêlent à une assemblée, lorsque l’on parvenait à tenir son regard parmi les autres, on y devinait la distance et d’ailleurs son charme tenait à cet écart, à cette absence féline. Reginald regardait Kate lovée sur son lit à la manière d’un chat cherchant à se préserver de la violence du froid de l’hiver. Elle avait, posé sur ses frêles épaules, un châle noir ajouré, un pull-over blanc en mohair, le tr`s léger décolleté laissait deviner que la jeune femme ne portait rien en dessous. Kate avait retiré ses petites mules de cuir crème et malgré la fraîcheur du climat elle s’était glissée dans un pantalon cigarette vichy bleu et blanc’ Elle semblait bien ainsi, dans cette position fœtale. Kate n’avait pas l’intention de plaire et pourtant, ce mélange de fragilité et de brutalité faisait qu’on pouvait la craindre comme on redoute une bête sauvage blessée. Tout l’après-midi elle s’épuisait à écrire ses impressions sur les gens de l’entourage, elle inventait des histoires d’apparence simple pour exprimer en quoi l’insignifiance de la vie nous offrait un spectacle saisissant. Petite biche lascive, sensuelle prédatrice, les nombreux médicaments disposés sur sa table de nuit ajoutaient à la jeune fille cette apparente fragilité, si le monde n’était pas ainsi aujourd’hui, il aurait aimé être son protecteur mais maintenant il redoutait l’insipidité de l’amour, il ne voulait pas risquer de côtoyer la fadeur de l’union. Kate resterait un bonheur pour les yeux et pour le repos de l’âme. Elle évoluait dans son univers de tuberculeux, de malades des nerfs et il viendrait lui rendre visite pendant la sieste afin de ne pas la fatiguer. Le simple son de sa respiration lui suffirait. C’est dans son habit de jeune défunte qu’elle s’était révélée la plus charmante. Le poids de cette existence vaine avait dû la quitter, le visage `tait encore plus pur qu’à l’habitude et bien entendu muette. Désormais il lui rendrait visite ici, sous ce cerisier aux fleurs blanches et roses. Il lui dirait la fièvre de l’hiver, la stupidité de l’été, il pourrait tenter de lui raconter la vie des jeunes filles et peut-être répondrait-elle par un soupir?

Sur le chemin du retour il croisait ces personnes venues par devoir, affichant la mine de circonstance à la fois digne et marquée. Chacun a le droit de doser le sacré du rituel comme il l’entend, la mesure n’existe que chez les gens morts, il y a aussi de la place pour la scène dans les cimetières et les ifs ne sont pas condamnés à l’ennui.

Kate avait pris trop au sérieux ce proverbe idiot : « Il ne faut pas remettre au lendemain ce que l’on peut faire la veille! »

Elle décédait donc plutôt jeune, voilà le rêve féminin de Reginald, oubliant les plaisirs de la chère, il se faisait amoureux de toute une iconographie de la passion. Le cœur d’apparence froide comme la surface d’un mouroir. Toutes les femmes souffraient de maladies diverses.

 

Lui fallait-il combler le vide? Pouvait-il rester dans cet avatar de vie? Il sentait sa vie lui glisser entre les mains et il devinait les moments cruciaux où il aurait fallu serrer les poings afin de ne plus choir dans la fosse puante de l’oubli. Car oui, petit à petit, ce type d’existence le ferait inexistant!

Mais qui est ce Reginald? A-t-il jamais existé?

 

-« Je vous jure! Je suis quelqu’un de fréquentable! Bien sûr je ne suis pas un brigand! Mais je peux être d’excellente compagnie. Oh. Ma mine est triste certes mais je sais lire et interpréter vos sourires et vos pleurs, je peux vous faire découvrir les plaisirs du jeu et de la vie fausse. »

 

À Reginald on répondait souvent par un sourire poli, alors la pluie venait et il restait le seul à ne pas courir. Il aurait tant voulu être un sucre et se dissoudre, voilà au moins quelque chose d’extrême, il reste sous l’averse, humide jusqu’aux os.

 

-« Je veux rentrer dans la terre et vous voir, et vous mes anges ne soyez pas tristes, je suis heureux, il me suffit de voir le monde, pas d’y prendre part. »

 

C‘était la nuit et il n’avait plus d’ongles. La pluie ne cessait de tomber et, lorsqu’il respirait, de la vapeur s’échappait de sa bouche. Là, face à ce Christ il rêvait sans image, juste le plaisir d’avoir les yeux fixes et de ne pas être conscient de sa réflexion. Le ronflement de la ville comme une berceuse sans effet, le son des voitures sur la chaussée humide, autant de signes annonciateurs de la paix nocturne. Au moins, pendant ce temps, l’humanité cessait de battre et d’arpenter les chemins de son œuvre. Ainsi, il se sentait moins traqué! Il aurait fallu une geôle rassurante, sans oppression, juste un lieu d’exil mais surtout pas la bête tranquillité du désert, du son, toujours, à en constituer l’existence.

Lui aussi avait des fils mis en désordre par un Dieu farceur, mais à quoi bon s’en plaindre, autant souffrir et se débattre que suivre le chemin morne de l’humanité, c’est cela être une bête errante. Ce n’est pas du tout la déréliction au contraire, il est l’élu de Dieu, celui qui, par sa raison idiote sera conduit à souffrir et à ne pas saisir le temps. Ta nuit sera blanche mais douce.

 

Il y avait quelque chose qui le bloquait, peut-être le jour? Reginald posait son regard sur la vermine humaine, celle qui dit « oui2 et pourtant, il aurait aimé devenir un peu comme eux. Lui, il faisait partie du rabiot de la société, comme cette mousse ferme lors de la fermentation de la bière, à la fois informe et à l’odeur douteuse. Pourquoi ne serait-il plus jamais ébaubi? Et cette marque, cette sulcature là, sur son cou, il aurait été si bon d’hurler à leurs oreilles, de pousser le scrub qui bouche leurs esgourdes.

Le matin, il se les représente, se gavant de café, a-t-on besoin d’amertume? Les gens sont bouffés par les acides de la vie, en respirant ce qu’ils dégagent, c’est aigre.

 

Le métal frappe et les hommes aux doigts gourds jouent aux funambules usant d’équilibre sur les fondations d’une future barre d’immeubles. D’autres, le teint hâlé,  la peux du visage striée portent des tuques râpées et tentent de  réchauffer leurs membres en soufflant à travers la laine de leurs gants.

 

Dans l’œil hâve de Reginald on lisait le vertigo et, pour l’obliger à obéir on appuyait sur l’aiguille à tricoter qui perçait son crâne, du vortex au sourire. Le voilà comme il fallait! Injections aigues de virocides :

 

-« Allez Reginald, regardez ceci! »

 

Il se sentait souillé, à mesure de son traitement il quittait la paresthésie qu’il avait appris à aimer et son double. Si jamais il ne l’entendait plus? Sa vie, il savait l’apprécier et ne gênait personne alors pourquoi ce curetage? Ses viscères affichaient leur désaccord, d’énormes cernes cyanosés enjolivaient alors son regard, là-bas, dans la pension, on l’appelait « panda-verreux ». Le médecin chef, une chattemite au brushing parfait parlait distinctement en ânonnant chaque syllabe comme si Reginald venait de quitter un profond coma. Il usait d’un jargon très « pro » à l’étymologie idiote. Un jour, Reginald se plût à le lui dire. Le médecin esquissa un sourire, puis d’un mouvement ample il poussa la manette double dose. Reginald sombrait alors dans un dévaloir pour heurter un tas de déchets en décomposition, souvent il perdait une partie de lui. Puis on le chargeait d’enthymèmes urbains pendant des heures mais ce qu’ignorait le corps médical était cette surdité que Reginald développait à loisir. Il ne plierait pas!

Ce matin on lui poserait ce qu’ici on nommait la fontange. Des infirmières idiotes s’esclaffaient en voyant Reginald, le but du traitement consistait à susciter la moquerie de l’entourage. Ainsi, on lui avait posé des extensions capillaires et il arborait maintenant une coiffure des plus surprenantes. Mais Reginald connaissait le mépris d’autrui.


14:01 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

dis moi que c'est ton roman...allez!

Écrit par : Milady Renoir | 07/06/2005

Les commentaires sont fermés.