17/02/2005

Vapeurs

Dans l’ambiance ouatée de ma thébaïde, je fume.
De ces tabacs qui portent en eux des odyssées fiévreuses. Quand elles ne sont pas au repos, mes mains tremblent. Je ne suis pas un vieillard mais je suis cacochyme quand même. Toujours cette impression d’arpenter l’existence sur la brèche, un perpétuel sursitaire. La nuit est tombée, le silence aussi ; je profite ainsi du son feutré de mes cendres que je laisse choir dans le cendrier. J’entends aussi le râle qui rythme ma respiration, une sorte de cornage.

Une déchirure dans la paix de mes réflexions ! Dans mon mouchoir, la pituite, je me vide petit à petit. Dehors le vent fait rage mais je ne peux y goûter. Me laisser fouetter par ce crachin hâbleur et succomber comme un chien dans une toux fulminante. Je me retourne l’œil sec, un frisson me parcourant l’échine et je pose mes yeux sur ce volume jeune. Je le comprends, lui ! La froideur de ma lucarne m’attire, une main, celle des mânes, et mon regard s’offre alors à ce tableau torturé qu’est l’extérieur.
A l’extrémité de l’étendue verte il y a l’océan, ce gouffre insatiable qui ne désire qu’une chose : me happer.
Je décide de rester ici mais dans la plus stricte obscurité. De profil, assis, je reste donc curieux de cet univers hostile, j’envisage la faune comme l’expression de ce qui oppresse.
Malgré la magnifique confusion que nous offre la nuit, des taches belliqueuses comme des traits secs et nerveux marquent le dais. Des choucas célèbrent le schéol et des goélands comme des vierges pour respecter la disparition de l’élu entament un macabre ballet.

Les sujets des toiles qui garnissent mon intérieur m’observent et semblent attendre l’événement. Je me dresse animé d’un élan courageux dressant le poing aux nues, j’ouvre la bouche pour me libérer d’un cri intestin mais je me suis levé trop vite.

J’ai du mal à ouvrir les yeux, les conjonctives sans doute tapissées d’une humeur corrompue. De la main je devine que je suis étendu sur la peau d’ours blanc qui trône au centre de mon salon. Je ne puis donc échapper à l’atavisme, abonné à la pâmoison. Je crois me souvenir qu’il s’agit là de mon unique héritage. Apanage qui restera non transmis.
De ce voile qui s’est dressé devant mes yeux j’ai l’impression de découvrir mon intérieur, ce qui m’entoure reste alors négation, serait-ce cela le solipsisme ? Je n’existe plus, j’ai cessé d’être au monde. Voilà ! J’ai trouvé une alternative au suicide !

Toutes ces interprétations faussées, sceptiques et canonisant l’idiote objectivité, exaltant tout ce qui étouffe l’affectivité. Je leur souhaite de suffoquer et de connaître ainsi le fumet aux accents de colza qui parfume mes glairures…pas celles de mes livres.

Je décide de rester ainsi, errant dans cette amaurose. Une impression étrange m’envahit alors. Je crois saisir le vrai reflet des choses. Et je deviens le jouet d’une expérience forte, ne pouvant observer, je redécouvre la texture des objets. Dans ce camaïeu andrinople, l’exhalaison résineuse de mon mobilier anime mes cellules et provoque ainsi un bacchanal nerveux, cette nouvelle sensibilité me rend encore plus vulnérable et chancelant. Je parviens au degré ultime de la pâture.

Après cet étrange coma, tandis que mes yeux redeviennent ce qu’ils furent, je découvre sur le plancher les rebus de ce catabolisme entamé. Je reste à quatre pattes, une douleur dans la nuque m’oblige à garder le visage face au sol. De cette déliquescence je me propose d’en faire un atout. Il faut apprendre à considérer avec habileté ce qui peut finalement nous apparaître trivial.

Ma nouvelle tocade est alors interrompue par les stridulations épeurée d’une pécore qui hante l’extérieur. Je tente de lever le nez puis, en attrapant la balustrade de mes mains désordonnées, je parviens à me dresser en m’asseyant à mon écritoire. L’animal jodle à l’extérieur, mes mains sont moites, je ne désire pas entreprendre ce voyage, je ne dois plus fermer les yeux. Assailli par des vapeurs, je sombre !



14:04 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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