16/02/2005

Réginald

Qu’en est-il vieux manouche de cet exil idiot ?

Qui t’as poussé sans vie au creuset des falots.

Te voici sans lumière qui erre sans bonne étoile

Cet amour cru promis t’a rongé à la moelle.

 

 

 

            Cela faisait longtemps que Reginald avait cessé de lire. Il était las, étendu dans son vieux lit bateau à écouter le sang lui frapper aux oreilles. Parfois il hésitait, ces tambours intestins ressemblaient aux craquements du bois des marches de la cage d’escalier. Si quelqu’un était là ? Ici dans cette maison. Oh, il l’a connaissait cette bâtisse espiègle semblant soupirer dans les instants secrets où il retenait sa respiration. Mais enfin… si quelqu’un était là, à attendre qu’il s’endorme. Pourquoi faire ? La maison ne regorgeait d’aucune réelle richesse mais Reginald avait toujours eu le sentiment qu’on lui ôterait la vie avec brutalité. Dans les moments morbides qui hantaient ses pensées ce n’était pas le sang qui marquait cette violence mais des impressions folles de cris poussés dans le silence et des mouvements vifs lui rappelant les chairs torturées de Francis Bacon. Sa mort n’était possible que dans l’idée d’un rythme syncopé, sans logique.

Comme un enfant qui vérifie l’absence de tout monstre, Reginald quitta sa paillasse, ouvrit la porte de sa chambre et prêta une oreille attentive dans le vide de l’escalier. Rien ou presque ; le bois d’une maison vit, c’est certain !

 

            La simple idée de replonger dans l’existence prosaïque, citoyenne, empêchait Reginald de dormir véritablement. Vers 5 heures il avait pour habitude de passer la tête hors de son velux et de regarder un héron gris se déplacer sur les bords de la rivière. Il l’enviait. Il se rendait compte de l’aspect inconséquent de cette pensée mais il était parvenu à tant peu s’aimer qu’il rêvait d’incarner l’animal. Non pas pour voler non ! Juste pour être seul au petit matin ayant la tête vive de ces contraintes de vie que sont l’administration, l’organisation sociale mais aussi l’amitié, la famille. Ou il fallait tout recommencer ! Redevenir encore quelqu’un d’autre.

Durant cette réflexion qu’il jugeait lui-même puérile, Reginald entendait à nouveau les battements de son cœur où régnait le désordre, mais aussi de ce sifflement émanant de son cou et qu’il ne s’expliquait pas réellement. Comme si une petite voix, symbole d’un personnage double se rappelait à lui. Il ne pouvait donc pas dormir mais tombait de fatigue. Les yeux exorbités, grimés à leur insu d’une vilaine teinte grise. Lui qui jouissait jadis de magnifiques yeux glauques portait dans son regard le morne automne raté de ces pays sans âme. Et ces mains qui tremblaient, et ce corps qui vibrait, et rien n’était musique tout était tyrannique dans ce corps en chambard.

Etait-ce son cerveau qui se manifestait ? Ou le corps annonçant une chute d’esprit ?

 

            Devenant malingre dans des semblants romantiques d’agonie, il posait son regard sur ses repros de Schiele et, chargé de sommeil semblait entendre le peintre :

 

« - Danse homme, participe à la ronde sans forme des écorchés ! »

 

Avait-il une place tant espérée quand il était ado parmi les fous magiques, les âmes déchues guidant les réflexions les plus profondes ? Ou devait-il se contenter de n’incarner que la misère superbe symbolisée par la répugnance d’un cancrelat ? Il perdait son érotisme au profit de la panique. Une panique qu’il tentait d’apprivoiser pour en extraire la substantifique moelle. Mais qu’elle peau fallait-il enfiler ? Celle du pédagogue ? Celle du poète ou plus simplement se laisser dériver au bon vouloir des flots et finir naufragé minable. Avait-il réellement consumé sa vie ? Il détestait la notion d’artiste maudit et ne se disait pas artiste ; maudit ça pourquoi pas ? Pauvre petite poupée vaudou !

Il était toutefois un maître de la contemplation, ce que d’aucun nomme esthète. On pourrait dire sans vouloir alimenter une quelconque polémique idiote qu’il savait lire ce qui est beau et ce qui le fut selon les règles de l’Histoire.

Mais cette contemplation devenait elle aussi maladive. Reginald n’avait rien d’un voyeur mais il souffrait d’une certaine boulimie de l’image ; devait apprécier le galbe d’une poitrine, étudier les contours d’une bouche, percé les secrets enfouis des regards les plus hermétiques et s’il n’avait pas la prétention de tomber dans le vrai, cet exercice plaisant rassasiait un peu son appétit d’artifice.

Il fallait se résoudre, il n’était pas un faiseur, sa création n’était que le produit d’inspirations détournées. Pas d’unicité, pas d’éternité ! Comment coucher cet orgueil  envahissant dans ce travail d’ascète souffrant ? Il n’y a pas d’aura, ces pauvres mains tremblantes n’exsudent aucun génie. Mais que faire alors de ces pensées violentes, de ce corps aux convulsions inquiétantes mais spéculatives ?

Toujours éviter la réelle question plébéienne ! Ignorer la raison jusque dans le tombeau ; même dans cette entreprise il allait échouer. Il comprenait juste qu’il y a une vie sous la peau et que chez lui cette vie était un miasme bouillonnant, le cloaque du reptile… Il ne s’agissait pas de cette guerre des nerfs défendue par Freud ou Zola ! Non ! Quelque chose de tribal agitait le sang et toutes les autres humeurs de son corps. Il y avait une vie gémellaire dans cette couche, un même autre et sombre personne, l’une des deux avait déjà un ego surdimensionné, ce n’était donc pas un double narcissique. La mort ? Il la sentait tous les jours, ou plutôt toutes les nuits lorsque la chamade l’arrachait de ses songes. Alors pourquoi encore cette parthénogenèse, trouverait-il un intérêt à découvrir la nature de son double ? Pourquoi pas une simple exuvie ? Non ! Il ne faisait pas peu neuve. Et ce chant pour les Lwas, c’est qu’il y avait deux cœurs ; peut-être… Un démiurge et un destructeur. Il était alors persuadé que c’était justement ce goût pour l’autodestruction qui était la poutre maîtresse de sa charpente créatrice. Un sentiment banal chez un jeune homme. Voilà des questions que l’on se pose à cet âge. Le but étant tout simplement d’échapper aux conventions.

 

              Aux yeux des autres Reginald devenait androgyne, cela faisait son charme et, tandis qu’il raisonnait sur ce sujet il comprit que c’était encore cet autre personnage qui charmait. Pas d’éclectisme, de pluralisme, il devenait tout simplement deux, lui et un autre, mais quand était-il l’autre ? Lui, il l’était quand ?

En fait, Reginald ne répudiait pas avec honte sa féminité, il la savait nécessaire à sa personne et surtout à une éventuelle interaction avec les gens du dehors.

Un pantin ? La dualité résidait aussi dans ce phénomène pernicieux. Etre le marionnettiste et voir son visage et son corps se débattre à la chute des fils. Plus tard la totale maîtrise de sa respiration permettrait à Reginald la proposition d’un autre type de leurre. Mais aujourd’hui, il était effrayant dans son rôle de gisant animé. Comme régit par les règles d’une danse inconnue, inconnue mais effroyable. Et ce masque qu’il arborait révélant l’aliénation. Une toile fantasque, sidérante et trompeuse, l’apparence méchante des doux chants de sirènes. Un diable de compagnie aux aveux de pythonisse. Comment fuir la démence lorsqu’elle regorge ainsi d’accents de vérité ?

Il se sentait partir en équilibre sur sa chaise. Le simple fait de fermer les yeux le précipitait dans une chute obsédante.

 

            La vie serait conflit. Lorsque les yeux inquiets se posaient sur sa forme il sentait la brûlure de l’acide sur une chair à vif, une muqueuse sans mucus, la seule défense possible devenait la négation des autres. C’est ainsi que Reginald plongeait dans cette étendue dépressive le liant à la stérilité et aux phrases passives. Alors il observait avec ce nouveau voile, des images galvaudées de beautés déplacées, il n’était pas diamétralement opposé, n’avait pas opéré de translation vectorielle du jugement et n’atteignit jamais une autre dimension de la perception. Il déformait pour rendre saisissables la couleur et la forme.

C’est bien dans ces moments connus de tous les êtres que le suicide nargue. Mais Reginald regorgeait de ce qui peut ressembler à l’amour. Il savait par moment répandre le bonheur autour de lui sans qu’aucune amertume n’ait l’insolence de poindre. Il vivait seul, l’unique pilier de ce fichu monde sur lequel il aurait aimé s’appuyer se dérobait, il aventurait ses mains dans le vide comme un enfant qui cherche une applique murale synonyme de lumière. Etait-il condamné ou se jouait-il de sa condition ? On le savait vif mais les convulsions obscurcissaient les voies de la sagesse. Ainsi il n’entrevoyait que des semblants de décadence maîtrisée. Toujours cette impression fallacieuse de n’être que la cause d’une conséquence choisie.

 

            Respirer ! Ce n’était plus naturel ! L’image de gamins asmathiques luttant pour retrouver leur souffle rythmique lui passait sous les yeux. Reginald était triste, résigné mais se savait lunatique, il attendait l’espoir. Encore une manœuvre habile illustrant l’ironie.

Le voilà revenu à l’étiage de sa vie, terme d’un premier chapitre ? Des volutes bleutées envahissaient les lieux et il trouvait cela beau. Il respirait. Il lui fallait cesser pour ne pas connaître l’envers du commencement, la réponse métaphysique. En fait, rien ne tournait vraiment rond. Tandis qu’il s’agitait il comprit que ces bras n’étaient pas les siens.

Coupe, coupe, retirer ce poids, la masse informe reviendra ! Bon Dieu ça palpitait ! Déglutir restait souffrir, saisir que le chemin emprunté n’était pas le bon. A ce moment encore, qui était le maître. Cette horloge à la mécanique archaïque ? Ou la foutue fatalité ? Quand le rire devient mensonge, que les pleurs deviennent une notion étrangère, peut-on envisager l’avenir. La solution bien sûr était ailleurs, les remords rongeaient Reginald car il avait touché de ses mains l’ébauche de la plénitude. Comme toujours il s’était empêtré, avait taché d’une fange superbe cette virginité qui lui avait sourit.

Souviens-toi de cette chambre bas de plafond, des encens de bohème et de la peau claire d’une pécheresse raffinée voulant te brûler les lèvres ! Tableau barbouillé par l’échec de na pas avoir su se rendre indispensable.

 

            Reginald ne savait plus où il était allongé mais ses yeux étaient rivés sur le plafond comme une répétition de la scène de la mort.

 

Il existait un autre fantôme dans la vie de Reginald : le téléphone. Lui qui aurait aimé être rayé des listes, oublié des grandes institutions, il vivait avec ce traumatisme. Il se souvenait de ses 10ans lorsque sa mère le quittait pour vivre son existence de femme et qu’il lui fallait rester seul dans cette autre maison humide. Etranglé par l’angoisse il préférait attendre le retour maternel à l’entrée du jardin plutôt que de  rester parmi les images et les sons que son imaginaire d’enfant mort-né dessinait. Reginald entretenait un rapport particulier avec les éléments. Certains aiment ressentir les rayons du soleil leur réchauffer le corps, d’autres se plaisent à se laisser envahir par la froideur d’une bruine de printemps, Reginald rêvait, il ne voulait pas entrer en contact avec le monde de la nature, il avait fantaisie de le créer dans ces moments oisifs, lorsque ses yeux fixaient un objet sans en prendre conscience. Il sentait l’odeur roide du granit mouillé, une fragrance donnant naissance à l’image d’une petite chapelle perchée sur des hauteurs inconnues, d’un pays un peu austère exhalant la tourbe, le sel. Les couleurs s’avouaient lors peu franches comme couvertes d’un voile rendant les tons plus fades, atteindre le diaphane un monde terne et joli, voilà une musique bancale et novatrice ! Le but restait de se perdre, se perdre aux yeux de Dieu, de ne plus en être l’enfant et éviter la marque. Des rencontres forfuites d’ondines aux yeux nacrés, surprendre l’étrangère, équilibre du monde, la sombre belle sorcière ravivant le désir. Reginald était sensuel et, dans cette contrée d’images, il se sentait chez lui abusant des faveurs de tentatrices vulgaires et délicates. De ses plus grands voyages il revenait déçu de n’avoir pu saisir l’amour de ces succubes et retrouvait amer les femmes prosaïques.

Puis, il y eut l’image, korrigane souffrante, appelant de ses vœux une main vulnéraire. Elle semblait errer parmi la lande triste aux confins magnifiques d’un pays de remord, savait-elle tout ça ? Il y avait au royaume un prétendant séditieux, bousculant de ses songes l’équilibre des choses mais l’instant se dérobe pour que reste la raison, quelle malheureuse histoire que cette vie cachée ! Dans des regards chargés d’interdits on lisait l’interdit mais aussi le cynisme des situations cocasses de théâtre réaliste, celui qui posait là les didascalies maltraitant ses héros pour le bien du tragique mais savait-il aussi ce que serait la suite de cette intrigue lourde illustrée par ses pairs ?  A se perdre en jouant, Reginald envisageait un avenir ténébreux rythmé de turpitudes mais on ne vit qu’ainsi, de ces envies impures, de ces aspirations folles.

 

Est-ce l’orgueil qui nourrit la déception ? Ou le simple fait de ne pas être honnête avec soi-même ?

Les gens, dans leurs habitudes dans leur évolution citadine ressemblaient à une oeuvre  peinte vivante. Chargée d’ironie, débordant de ridicule. Reginald s’oubliait dans le parc. Tandis que la nature s’étoffait, il revenait aux déboires de ces mois transformés et ce, malgré son deuxième sourire. Il les regardait, vautrés sans élégance, pressés car il y avait à faire, qu’il était bon de se payer le luxe de la courtoisie !

Toutefois, cette plénitude simulée, il la savait vaine, menacée par les scaldes de la douleur, trahie par la scansion tribale de la meurtrissure. Accablé, Reginald, par sa constitution oiseuse et consciente ; mais il ne voulait pas manquer le spectacle de la vie des autres. Chaque cas, aussi commun fut-il, regorgeait d’histoires, il fallait simplement les écrire. La paresse suggère à l’homme l’absurdité de son existence. L’oisiveté lui confère un œil tout autre. Les mouvements dérangeaient Reginald, lui procurant cette impression de vertige. A l’inertie il préférait l’image figée, l’action n’est pas assez hermétique et n’exige aucune démarche ludique, elle reste régie par des codes vulgaires et imbéciles. Pour être sûr que nous ne voyons pas la même chose il nous faut arrêter le temps. Enfin ! Le déterminisme cyclique l’obligerait un jour à penser le contraire ! Il avait besoin d’autrui pour réfléchir, l’autre en tant que matière brute, pour avouer à soi-même sa vérité.

 

Son double lui résistait ! Son bras gauche n’était sans doute plus tout à fait le sien. D’une part, d’un point de vue strictement sensible, ce membre ne réagissait pas comme le reste du corps. D’autre part, comme pour marquer l’entame de la séparation, Reginald sentait les muscles de sa poitrine comme tétanisés à la simple action de respirer. Condamné à ne jamais être seul, parlant toujours à l’autre et découvrir les affres d »une existence d’hypocondriaque. Car ce bras, réclamant son autonomie, n’était-ce pas le symptôme d’une maladie du cœur ? Le galipot exsudant de ses vilaines plaies, les sérosités et tout le reste… Enfin, il reprenait son image artistique ! Assez adipeux pour singer les canons classiques  (n’oublions pas que Reginald était aussi une femme) mais surtout complexe, un véritable bonheur à dépecer car il avait au plus profond de lui l’ulcère ! Alimenté par une septicémie magnifique, des germes comme des pigments purs et profonds, des toxines régnant dans un camaïeu pourpre, s’il avait pu se déverser sur la toile, se répandre, user de ses humeurs pour peindre l’état équivoque, à la fois coupable et manipulé.

Voilà ! Encore cette encre si loin  de la nubilité, franche mais légère. Incise malhabile de celui qui épie le spectateur. Bref, on avait beau l’avoir allégé de quelques viscères, l’état restait le même dans cette chute parfois soyeuse mais toujours destructrice socialement. Pourtant Reginald se complaisait dans certaines exigences arbitraires. Il se félicitait par exemple de sa ponctualité, finalement obligatoire quand on en arrive à un tel point de passivité sociale. Il se refusait aussi à certaines dévotions entrées en vigueur ces derniers temps, celles qui consistent à haïre. Pour dire vrai, il était trop lâche pour ça ; se délectant de sa médiocrité être un parmi les autres et se fondre à l’image du mouvement collectif. Estimer par la dépréciation et noircir les lignes, pourquoi toujours ce sentiment d’orgueil le dévorait-il ? Outre dans sa recherche de la performance, l’artiste est-il lié indubitablement à ce pêché vaniteux ?  Lorsque les mythes se côtoient, que Babel devient une épée de Damoclès. Il avait chaud, aurait aimer goûter au dehors mais aujourd’hui il redoutait l’air du monde. Pourtant seul le mal-être l’éclairait, guide initiatique vers les sphères créatrices, ainsi il n’échappait pas au monde, il le reformait un peu plus tel… Toujours cette maladie honteuse, l’interdiction de formuler autrement le bonheur que dans la bêtise.

Alors Reginald se plongeait à nouveau dans ses désillusions. La dernière en date, prévisible, un simple ovate s’y serait fait la dent, mais lui, le Reginald ingénu, il y croyait sans jamais s’investir…pouah ! Pas d’effort ! Mais pour souffrir il n’allait pas lutter, préférant brûler ses yeux à la lumière quasi obscène d’une idylle dérobée. La monnaie de change ? Une complainte bâclée mais amusante, un mal ne vient jamais sans un bien il faut savoir jouer avec les miroirs.

Quelle peau ? Reginald ne serait pas assez ivre pour être lui-même à cette soirée. L’intellectuel tiède, le besogneux bouillant, l’observateur complice ? Un minimum de courage lui octroierait la possibilité de revenir chargé d’énigmes. Il s’apprêtait, qui plus est, à mêler ses histoires.

Bon attendons la conclusion de Reginald mais :

 

« Beaucoup nient la détresse en montrant le soleil, lui nie le soleil en montrant la détresse. »

 

Il pensait alors à ce constat effarant qui consiste à constater le néant qui gît aux limites de l’intelligence !

 

Bien heureusement, il connaissait peu de gens errant sur les frontières floues de ce pays. Les autres possédaient véritablement une certaine vulgarité dans leur œil. Ou du moins, leur franchise d’enfant pouvait les faire indélicats. Ainsi peu de gens étaient à même d’envisager la beauté de Reginald. Il aimait à se comparer à quelque vin si complexe que d’aucuns se contentent d’en extirper l’arôme le plus puissant et de n’en pas apprécier les nuances. C’était l’adénome à la croissance quotidienne, tous ces canons à images avec leurs musiques bridées. Ces personnes-ci restaient fréquentables, pourquoi pas amies ? Comme une sorte de crispin ayant troqué son audace pour une honnêteté pénible. Le revoilà donc monstre, avec cette forêt de doigts le désignant et, le soir, aux abords de l’implosion, il pratiquait une goétie s’endormant effrayé dans une tourmente gothique.

Ce mesclun cérébral, les petites détonations internes, l’impression de mésaise, ne contrôlant plus ses organes, il ne sombrait pas dans l’orgasme mais se noyait dans la pyurie de son angoisse, transpirant, le lit souillé de quelques sarclures.

 

Il se façonnait une image de cette femme symbolisant la délicatesse à l’arrière-goût amer. Une jeune femme brune au teint livide, les yeux noirs et la moue délimitée par un carré un peu austère. Ses petites mains de chatte connaissaient tout à fait le sacre du « tea time » et elle en était une ardente prêtresse. Kate était de ces personnes qui jamais ne se mêlent à une assemblée, lorsque l’on parvenait à tenir son regard parmi les autres on y devinait que la distance et d’ailleurs son charme tenait à cet écart, à cette absence féline. Reginald regardait Kate lovée sur son lit à la manière d’un chat cherchant à se préserver de la violence du froid de l’hiver. Elle avait posé sur ses frêles épaules, un châle noir ajouré, un pull-over blanc en mohair, le très léger décolleté laissait deviner que la jeune femme ne portait rien en dessous. Kate avait retiré ses bottines de cuir crème et malgré la fraîcheur du climat elle s’était glissée dans une jupe vert tilleul descendant juste sous les genoux. Elle semblait bien ainsi, dans cette position fœtale. Kate n’avait pas ici l’intention de plaire et pourtant, ce mélange de fragilité et de brutalité faisait qu’on  pouvait la craindre comme une bête sauvage blessée. Tout l’après-midi, elle s’épuisait à écrire ses impressions sur les gens de l’entourage, elle inventait des histoires d’apparence simple pour exprimer en quoi l’insignifiance de la vie nous offre un spectacle saisissant. Petite biche lascive, sensuelle, prédatrice, les nombreux médicaments disposés sur la table de nuit ajoutaient à la jeune fille cette apparente fragilité, si le monde n’était pas ainsi aujourd’hui, il aurait aimé être son protecteur mais maintenant il redoutait l’insipidité de l’amour, il ne voulait pas risquer de côtoyer la fadeur de l’union. Kate resterait un bonheur pour les yeux et pour le repos de l’âme. Elle évoluait dans son univers de tuberculeux, de malades des nerfs et il viendrait lui rendre visite pendant la sieste afin de ne pas la fatiguer. Le simple bousin de sa respiration lui suffirait.

 

C’est dans son habit de jeune morte qu’elle s’était révélée la plus charmante. Le poids de cette existence vaine avait dû la quitter, le visage était encore plus virginal qu’à l’habitude mais gardait cette expression presque cruelle, ce fut la seule fois qu’il l’embrassa, elle resta algide comme le voulait sa coutume et bien entendu muette. Désormais il lui rendrait visite ici, sous ce cerisier aux fleurs blanches et roses. Il lui dirait la fièvre de l’hiver, la stupidité de l’été.

Sur le chemin du retour il croisait ces personnes venues par devoir affichant la mine de circonstance à la fois digne et marquée. Chacun à le droit de doser le sacré du rituel comme il l’entend, la mesure n’existe que chez les gens morts,  il y a aussi de la place pour la scène dans les cimetières et les ifs ne sont pas condamnés à l’ennui.

Kate avait trop pris au sérieux ce proverbe inepte : « il ne faut pas remettre au lendemain ce que l’on peut faire la veille. » Elle décédait donc plutôt jeune. Voilà le rêve féminin de Reginald, oubliant les plaisirs de la chère, il se faisait amoureux de toute une iconographie de la passion. Le cœur perclus.

Toutes les femmes souffraient de maladies diverses…

 


00:10 Écrit par malecicatrique | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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