15/02/2005

Mythologie des pauvres du XVe arrondissement.

La lassitude a laissé place à l’habitude. Toutes ces rides sur le visage comme autant d’échecs frappés de façon indélébile. Si l’alcool ne hantait pas sa bouche informe on pouvait penser que, derrière ses demi-lunes se cachait un pet-de- loup. L’oreillard, usé par le mépris de ses collègues se contentait de l’unique musique de son nez gouttant sur les tables de travail. Il n’était pas doué et merdoyait quelques mots de sa voix gutturale pour légitimer la médiocrité de son œuvre. Le jusant nasal le rendait sale d’aspect, c’est à peine si l’on redoutait de le toucher. Souvent les enfants se montraient affectueux envers lui, comme ils peuvent l’être avec leurs monstres en peluche qui témoignent du goût douteux de certains créateurs.

Cet homme, défi insurmontable à la rhinoplastie subissait le courrant déjà lent de son existence.

Il était de ceux que l’on classe parmi les gueux ; un sphacèle animé et toute sa vie durant, fatigué des regards pesants du monde, il s’était recroquevillé pour adopter l’attitude des animaux auxquels on a posé un tribart. Alors il se cramponnait à certains hasards de la vie, comme un scolex, et se plaisait à les vivre comme des événements, le voilà endossant sa muqueuse de songe-creux.

Mais aujourd’hui, c’était différent. Cette belle journée ensoleillée, la dernière fois qu’il mettrait ses mains calleuses dans cette glace salée. Son efficacité quasi nulle, son aspect physique peu engageant, une somme de paramètres trop lourde pour lui octroyer une fin professionnelle paisible. Aujourd’hui son responsable lui annoncerait son licenciement. Il retournerait dans sa banlieue morose, la  clope au bec, l’œil humide et jaune de trop de vin blanc. Sa femme tout aussi épicène que lui se chargerait de lui rappeler l’inconséquence de cette vie. Ils avaient oublié l’existence de leurs enfants ingrats ; élevés au bon grain ouvrier… Bref, les mouches proposeront leurs excréments comme uniques décorations aux murs. Les scènes de chasse sur la toile cirée de la pièce à vivre le plongeait dans les moments heureux de son enfance qui semblait si loin désormais.

Depuis le début on l’avait capturé dans la drège et jamais il n’avait quitté le monde bas sous les invectives de ceux qui savaient sourire. Pleurer eut été une solution mais aussi d’étioler ses rebuts de dignité. Pourtant il aurait pu accompagner les sanglots de sa femme lui parvenant depuis la chambre. Pour se distraire, il allait soigner ses oeils-de-perdrix, gagner une heure ou deux sur l’ennui. Ainsi s’évadant aux détours des phlyctènes dans la moiteur d’un bouillon trop cuit Georges dérivait pour oublier sa condition. Sa femme sombrait dans une dépression sommeilleuse, Georges se contentait de contempler les objets de son appartement sans porter de jugement, sans même réfléchir, juste pour poser les yeux.

 

Un bousier ventriloque oeuvrant pour la bonne tenue de la maison lui adressa ces mots :

-«  Eh Monsieur ! Pourriez-vous décoller votre coude ? »

Georges saisit son Fontrable, s’enfila une goulée riche et amère puis regarda à nouveau le cropophage.

-« Et bien quoi Monsieur ? Il faut bien que quelqu’un range ici ! »

De sa bouche humide Georges prononça un pitoyable :

-« Pardon ! »

Et ramena ses coudes contre son tronc maigre.

-« C’est quand même pas compliqué ! »

Et le bousier de reprendre son labeur.

Alors Georges entreprit de trouver son casier à vin, animé d’une réelle peur panique il se heurtait aux coins de table et autre mobilier en teck.

-« Si c’est pour défaire ce que j’ai terminé, j’aurais préféré que vous vous rendiez dans votre lit ! » l’insecte faisait montre d’une réelle irritation.

-« Bien, bien, je vais siroter comme un vieux sac que je suis devant la télé » rétorqua Georges.

-« Très bien, mais ne posez pas vos pieds sur la table basse je viens de faire les poussières ! »

A ces mots Georges ne pu contenir un soupir.

-« Ce que je fais, je le fais bénévolement, alors je peux prétendre au respect non ?

-Oui pardon excusez-moi ! »

 

Comme on se plaît à le dire, la télévision est vraiment une magnifique ouverte sur le monde mais Georges avait conscience des inepties débattues dans certaines émissions. Ainsi, il optait pour les jeux de culture générale, il répondait à certaines questions et lâchait un :

-« Finalement, je suis pas si con ! J’ai pas pu rester à l’école moi, fallait aller gagner sa croûte chez mes vieux ! »

C’est vrai que notre Georges n’était pas si idiot mais il arborait la bête fierté des autodidactes.

Tout en répondant à certaines questions, il lisait les articulets du canard local signés par des journalistes aux noms improbables.

Son semblant de bien-être fut interrompu par le bousier stakhanoviste :

-« Allez ! Au lit, je vais passer la serpillière !

-Bonne nuit Monsieur !

-C’est ça ! Bonne nuit ! »

Lorsque les rayons du soleil commencèrent à poindre et à chatouiller le nez de Georges, sa langue était chargée et son corps chétif était courbaturé. Sa femme que les formes plus que généreuses faisaient penser à ces superbes morses juchés sur leur rocher, ronflait impudiquement. Georges introduit ses pieds dans des espadrilles au tissu râpé et fit la grise mine en découvrant son visage de malandrin dans le miroir.

Georges quitta la chambre hantée par la matrone pour se rendre dans le premier troquet de la rue. Afin de bien commencer sa journée il se fit vertement engueuler par des ouvriers du pavage car il marchait sur le trottoir en travaux. Aucune réaction, Georges ne faisait plus partie du monde. Alors un des employés de la ville renauda :

-« Eh ! Vieux sac ! T’entends c’qu’on te dit ? Traverse ou je te mets un coup de pelle ! »

Sans répondre, Georges entreprit de rejoindre le côté opposé et ainsi pousser la porte de son rade.

Là, ça sentait un mélange d’alcool et de pattemouille, en entrant seuls quelques dos faisaient face au nouvel arrivant, quatre sculptures à la plastique injurieuses aux canons de la beauté se courbaient sur le zinc pour jouer du coude et tomber leurs jaunes par goulées homériques.

 

-« Salut les gars ! Toujours sous traitement homéopathique ? »

L’un des atlantes se retourna :

-« Merde ! Georges ! Enfin t’as arrêté de bosser ? Ah tu reviens au nid ? Regardez les gars c’est Georges ! »

Le plus gras des quatre prit la parole.

-« Maurice ! Un pernod, Georges est revenu ! »

A ces mots, Georges ne pu contenir quelques larmes qui en coulant sur sa face ridée donnaient l’impression d’une actrice massacrant son fond se teint par le flux lacrymal.

Le patron quitta sa chaire pour poser une main amicale sur l’épaule du revenant.

-« T’en fait pas vieux ! Nous on sera toujours avec toi ! Les gars, c’est la mienne ! »

Et, en levant son verre :

-« Au retour du Roi ! »

On sortit le boutefas, les boutanches de pinard et on riait, on allait rire ainsi pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que, les intestins pleins et le portefeuille vide, Georges parti souiller les toilettes de l’établissement rendant un mélange d’acide, de rouge et de mie de pain. Georges se rassit et, la boule encore vermeille :

-« J’aurais dû tout garder on aurait farci la carpe ! »

La masculine assemblée sombra dans un rire gras et franc et l’on changea les partitions pour siroter le vin blanc d’alsace.

Un jeune monsieur poussa la porte d’entrée ce qui interrompit pour une minute les festivités. Il était plutôt petit mais présentait une paire d’épaules hypertrophiées, un short laissant deviner des mollets énormes, une chemise à carreaux bleus et blancs et des lunettes aux vers fumés.

-« Bonjour messieurs ! Un Fernet-Branca s’il vous plaît ! »

Il s’assit dans un coin de la salle et commença à gratter nerveusement sur un petit cahier d’écolier.

Ce n’est pas l’entrée d’un jeune pillard qui allait troubler la bonne humeur locale. Après cet interlude, on se plu de plonger à nouveau les tarins dans les ballons emplis de Tokay. Toutefois, les soiffards restent des hommes, et c’est à l’heure de l’apéritif de fin d’après-midi que le souverain tophus se rappela à Georges.

-« Oh putain, ça me lance ! J’ai pas mangé d’abats, je le jure !

-Mais de quoi tu parles ? » Interrogea le patron qui avait reculé sa chaise d’effroi.

-« C’est ma goutte ! Et merde ! Le vin blanc !

-Quoi le vin blanc ? » Reprit en chœur la tablée inquiète.

Le cercle d’amis fut rompu par l’intrusion du jeune homme à lunettes.

-« Voyons, ne dites pas d’âneries ! Qui peut vous faire croire une idiotie pareille ? Laissez-moi faire ! »

Il ouvrit ses mains courtes et épaisses pour les poser sur les genoux de Georges puis d’un ton solennel :

-« Bacchus, c’est moi ! Comment peux-tu laisser ainsi un de tes plus beaux disciples pépier ?

C’est une armée de bras cassés que tu désires mener à la bataille ? Franchement ton laxisme me navre ! »

Parmi les camarades avinés la surprise s’était invitée.

Stoppant le patron qui allait prendre la parole, un garçon d’une vingtaine d’année pénétra dans le rade le front perlant d’une sueur anisée.

-« Désolé Asclépios ! Je suis en retard mais tu sais tout comme moi que je croule sous le labeur ! »

Le dit Asclépios répondit :

-« Certes ! Mais cet homme est digne de devenir un véritable capitaine de bataillon, je t’aide cette fois ci mais j’aimerais qu’à l’avenir tu fasses preuve d’une plus grande anticipation ! »

Il retira ses mains, glissa un sourire complice à Georges qui ne ressentait plus aucune douleur.

« Allez Asclépios, pour te montrer ma gratitude je t’offre un verre ! Monsieur donnez-nous une bouteille de Chartreuse verte, breuvage qui reste à la fois une potion mais aussi un élixir de vie ! »

Après avoir descendu trois bouteilles de liqueur, Asclépios se dressa sur ses jarrets :

« Allez Bacchus je dois rentrer, je te dépose ?

-Volontiers je suis crevé ! »

Georges et ses amis les suivirent du regard et les virent s’asseoir sur un 102 Peugeot blanc. Dix minutes après on avait oublié le curieux événement…

 

 

 

 




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